OEUVRES TIZIANA ABRETTI

Riscatto Project

Brûlée, entaillée, élimée, déchirée, la matière subit chez Tiziana Abretti de brutales interventions.

Du projet Œdipe roi réalisé à la Athens School of Fine Arts en 2008, alors étudiante à l’Académie des Beaux Arts de Bologne, à la série Riscatto de 2012, l’artiste italienne décline, avec la méticulosité d’un chirurgien, les manifestations de la violence sur les supports.
Pourtant, la cicatrice originelle ainsi infligée sur ces derniers–dans la lignée d’Alberto Burri ou d’Antoni Tapies –n’est pas une fin en soi. Tiziana Abretti, marquée par le souvenir de sa grand-mère avec qui elle cousait, intervient une seconde fois sur la matière.

Dans la série Œdipe roi, les pages balafrées ou brûlées sont patiemment rapiécées au moyen d’un épais fil rouge. En résulte une succession d’étranges caractères, une écriture nouvelle ou le palimpseste d’un mythe occidental. Just part of me II (2008), une large entaille cousue sur un feuillet, apparaît comme la tentative maintes fois répétée de revenir sur le passé, de soigner la matière mise à mal.
A la fois bourreau et guérisseuse, Tiziana Abretti se dédouble et panse les plaies de ses compositions. Poemi Tessili (Poèmes textiles), série réalisée en 2009-2010, à partir des textes de la poétesse italienne Alda Merini, se présentent sous la forme de constructions abstraites : une superposition de divers matériaux (lin, coton, organdi, papier transparent)découpés en certains endroits laissent apparaitre des bribes de textes écrits à la main.

Marquée par le travail de Louise Bourgeois et d’Annette Messager, l’artiste italienne évoque en ce sens une activité éminemment féminine, moins pour en célébrer le savoir-faire, que pour inscrire à la surface du matériau la mémoire d’une action.

Riscatto, rachat ou délivrance en français, sont des volumes de papiers recyclés, peints, élimés et cousus avec du tissu. Malmenées pendant de longues heures, à l’aide de papier abrasif, les surfaces révèlent de multiples déchirures. Assemblés entre eux et suspendus au mur, à la manière des reliefs muraux d’Eva Hesse, ces arrangements informes de matière évoquant aussi les dépouilles mutilées de Berlinde de Bruyckere, conquièrent une nouvelle existence.

Carcasses multicolores et anthropomorphes, les pièces de Riscatto interviennent dès lors comme la preuve d’une guérison possible.
Si le spectre de la douleur hante indéniablement l’œuvre de Tiziana Abretti, la rémission est proche. « Il dolore è senza domani » (la douleur est sans lendemain) dit encore Alda Merini dans son poème Ieri ho sofferto il dolore.

Tel un mausolée expiatoire érigé pour les femmes victimes de la violence physique, l’installation Rompi una costola a una donna e ne ricrescerano dieci (Casse une côte à une femme, il en repoussera dix)-en référence à la Genèse –, réalisée en 2010 pour le centre d’art la Fabbrica, en Italie, ouvre la voie à un ultime salut : un bouquet de fleurs, le voile d’organdi au sol, symbole de l’épouse déchue et les témoignages de femmes violées résonnent comme autant de remèdes aux maux subis par les femmes depuis la Création.

Céline Dumas, historienne et critique d’art