RISCATTO PROJECT

DESCRIPTION:
RISCATTO PROJECT I
Papier, gaze, huile, coutures sur papier noir
32,5 x 50 cm, 2012

Riscatto, 2012
« Un dieu m’inspira de tisser au fond de mon palais, un voile très grand …Or ce que j’ourdissais en un tour de soleil, mes doigts le défaisaient, la lampe rallumée ».(L’Odyssée, Chant XIX)

Dans le travail de Tiziana Abretti, le mythe semble présider à la création. C’est vers Athènes et la tragédie antique que s’est tournée, en premier lieu, l’artiste italienne avec la série Œdipe roi en 2008.

Avec Riscatto, commencée en 2012, une dimension nouvelle est à l’œuvre. Pénélope contemporaine, Tiziana Abretti fait et défait son travail ou plus encore détruit et répare ses compositions. Le titre de la série « Riscatto », rachat ou délivrance en français, sonne comme une deuxième chance laissée à l’objet qu’elle fabrique.

D’abord sous la forme d’un projet –des fragments de papier rapiécés –puis d’une série de volumes–, Riscatto  est réalisée à partir de papiers d’emballages, matériau non-noble en référence à l’Arte Povera, que l’artiste érode avec de la peinture à l’huile et du papier abrasif. Le papier, criblé de trous et déchiré par endroit, est ensuite « réparé », modelé, comme des carcasses vides et simplement suspendu au mur. Dans une posture double et contradictoire, l’artiste accélère puis déjoue l’action naturelle du temps, en pansant les plaies sitôt infligées à la matière devenue peau.

Telle une chirurgienne, Tiziana Abretti opère et répare cet épiderme à l’aide de méticuleux points de suture. Aux endroits les plus élimés, de nouveaux matériaux y sont greffés, de vieux tissus, de l’organdi ou de la gaze. Matériau féminin par excellence –fréquente dans la confection de vêtements – la gaze, utilisée pour les compresses et les bandages, renvoie également à l’univers médical.

Par cet emploi, l’artiste italienne cherche moins à célébrer la couture comme activité féminine traditionnelle qu’à mettre au point les soins les plus délicats, adaptés à chaque cicatrice. Marquée par les écrits de la philosophe allemande Edith Stein et le concept d’empathie comme « l’acte de saisir ce que l’autre est en train de vivre », Tiziana Abretti éprouve et dépasse ce sentiment : Riscatto est le mal et son remède.

Carcasses multicolores et anthropomorphes, les pièces de Riscatto interviennent dès lors comme la preuve d’une guérison possible. Si le spectre de la douleur hante indéniablement l’œuvre de l’italienne, la rémission est proche. « Il dolore è senza domani » (la douleur est sans lendemain) dit encore Alda Merini, figure récurrente dans le travail de Tiziana Abretti, dans son poème Ieri ho sofferto il dolore.

Dans la lignée des artistes guérisseurs ou chamanes, tels Joseph Beuys, l’acte de création devient un acte thérapeutique. Les dépouilles ainsi « soignées », suspendues au mur, incarnent de nouveaux corps et la possibilité pour l’artiste italienne de tisser un lien inédit avec le monde.

 Céline Dumas, historienne et critique d’art